26/08/2004

Civilisé ou sauvage ?

Aux Antilles ou en métropole, les images véhiculées par les documentaires coloniaux ont un impact colossal sur la jeunesse panafricaine qui se détourne massivement de ses racines africaines. On y voit généralement des nègres à l’état sauvage, présenté tels des animaux d'une réserve sauvage ou d'un parc naturel. Vu qu’elle est mal informée, ces images engendrent un profond malaise au sein de la jeunesse africaine, qui ne se sent pas valorisée aux yeux du monde et cultivent un sentiment d'infériorité culturel. Ce qui, a l'instar de la jeunesse hippies des années '60-'70 ou punk des années '80 voire nihilistes des années '90, engendre une sorte de dépit poussant cette même jeunesse à la violence et la délinquance. La jeunesse européenne, quant à elle, ne peut qu'avoir un a priori négatif et un sentiment tronqué sur la véritable valeur du continent africain et de ses composantes. 

FEMME AFRICAINE - 28.5 ko

FEMME AFRICAINE

Français d'origine, j’ai d’ailleurs souvent été confronté à ces images. Mais une chose m’a toujours intriguée. Si l’intelligence est universelle, l’Afrique a forcément connu des hommes et des sociétés civilisés à toutes les époques historiques. Mais où sont-ils ? Pourquoi on en parle pas ? Il me fallait donc partir en quête d’information.

En fait, les récits des explorateurs étrangers (arabes, hollandais, portugais, espagnols, français, etc...) qui furent fort nombreux à explorer le continent africain avant, pendant et après la conquête coloniale, sont d’une très grande importance pour nous permettre d’apprécier les habitudes vestimentaires des peuples vivant à l’intérieur des terres. Car si l’on en croit les documentaires coloniaux, il n’y a eu que des nègres qui marchaient nus au soleil en Afrique. Mais voyons les faits !

L’ethnologue allemand Léo Frobénius (1873-1938), a entrepris près d’une douzaine d’expéditions en Afrique noire entre 1904 et 1935. C’est donc un témoin oculaire qui nous a dressé une précieuse description des habitudes vestimentaires de certains peuples africains. Là-dessus, il nous dévoile que (Cf. Histoire de la civilisation africaine - Léo Frobénius - traduit par Back et Ermont, Gallimard, Paris 1938) :

« En 1906, lorsque je pénétrai dans le territoire de Kassaî Sankuru, je trouvai encore des villages dont les rues principales étaient bordées de chaque côté, pendant des lieues, de quatre rangées de palmiers et dont les cases, ornées chacune de façon charmante, étaient autant d’œuvres d’art. Aucun homme qui ne portât des armes somptueuses de fer ou de cuivre, aux lames incrustées, aux manches recouverts de peaux de serpents. Partout des velours et des étoffes de soie. Chaque coupe, chaque pipe, chaque cuiller était un objet d’art (...) En était-il autrement dans le grand Soudan ? Aucunement (...) L’organisation particulière des Etats du Soudan existait longtemps avant l’Islam, les arts réfléchis de la culture des champs et de la politesse... les ordres bourgeois et les systèmes de corporation de l’Afrique Nègre sont plus anciens de milliers d’années qu’en Europe (...) C’est un fait que l’exploration n’a rencontré en Afrique équatoriale que d’anciennes civilisations vigoureuses ».

DESSIN DE O. DAPPER - 43.2 ko

DESSIN DE O. DAPPER

Un autre témoignage du voyageur portugais Ca da Mosto à propos de la Gambie fait au 15ème siècle, nous renseigne encore sur le sujet (Cf. Relation de voyage à la côte occidentale de l’Afrique - Alvise da Ca da Mosto - 1455 à 1457) :

"Les gens (...) nous sembloyent... très noirs, tous vêtus de chemisolles blanches de coton (...) plusieurs noirs (...) se transportoyent dans nos caravelles, les uns pour veoyr choses nouvelles, les autres pour nous vendre des anneaux d’or et quelques petites besognes desquelles ils usent entre eux comme chemisolles, filets, drap de coton, tissus à la mode, les uns blancs, les autres bigarrés de verd blanc et bleu, et d’autres encore de rouge blanc et bleu, fort bien faits ".

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COUR DU ROI ASHANTI

O. Dapper, un hollandais, nous révèle aussi de nouvelles informations cruciales à propos des habitudes vestimentaires des habitants de la Volta, du Monomotapa et de la Guinée (Cf. Description de l’Afrique - 1668, Amsterdam) :

« Dans l’Aboréa, proche de la Volta, tous les hommes parmi les Nègres portent une robe de toile de coton... et les femmes portent une robe faite à peu près comme celle des hommes (...) Au Monomotapa, les rois ne changent point de mode, ils portent une robe longue d’un drap de soie tissu dans le pays ; ils portent au côté une serpe emmanchée d’ivoire (...) Les gens du commun s’habille de toile de coton et les grands, d’indiennes brodées d’or (...) Les habitants du royaume de Guinée échangent les toiles qu’ils font (avec leur coton ) (...) Les Nègres de Wanqui ont de l’or et savent faire de forts jolis habits dont ils trafiquent avec les Acanistes ».

Le célèbre voyageur arabe, Léon l’Africain, dont le vrai nom est en fait Hassan Ibn Mohamed el Wazzan ez Zayatte, nous a laissé au 16ème siècle une description précieuse des habitants du Dongola :

« Les habitants sont riches et civilisés, parce qu’ils font le commerce des étoffes, des armes et de diverses autres marchandises en Egypte ».

HOMME PORTANT UN TURBAN - 28.1 ko

HOMME PORTANT UN TURBAN

L’explorateur arabe Ibn Batouta qui visita le Soudan en 1352, fit une remarque intéressante sur l’intérêt des peuples africains pour la science (Cf. Voyages, G. Maspéro, éd. La découverte, 1982) :

« Les habitants de Zâghah ont (...) beaucoup de zèle pour l’étude de la science ».

Il poursuit par une description des séances publiques du roi Mandingue Soleiman Mança (Cf. Voyage au Soudan - Ibn Batouta + Nation Nègre et Culture - Cheikh Anta Diop, tome 2, éd. Présence Africaine) :

"Le Sultan se tient très souvent assis dans une alcôve communiquant par une porte avec le palais. Du côté du michouer, cette alcôve a trois fenêtres en bois revêtues de lames d’argent et au-dessous, trois autres garnies de plaques d’or ou de vermeil. Ces fenêtres sont cachées par des rideaux qu’on relève aux jours de séance pour qu’on sache que le Sultant doit s’y trouver. Quand il s’assoit, on passe à travers le grillage d’une des fenêtres, un cordon de soie auquel est attaché un mouchoir à dessin de fabrique égyptienne et aussitôt que le peuple l’aperçoit, on fait résonner les tambours et les cors (...) Dougha l’interprète se tient debout à la porte donnant sur le michouer, revêtu de riches habits de zerdkana et d’autres étoffes. Il est coiffé d’un turban à franges, façonné d’une manière très élégante d’après la mode du pays ; il porte à son côté, un épée à fourreau d’or ; il a pour chaussure, des bottes, privilège dont personne autre que lui ne jouit en ce jour ; il porte des éperons et tient en mains deux javelots, l’un d’or et l’autre d’argent, garnis de pointes de fer. Les soldats, les fonctionnaires civils, les pages, les messouflits et toutes les autres personnes, restent au dehors du michouer dans une large rue plantée d’arbres (...) Chaque ferrari a un carquois au dos et un arc à la main ; il est à cheval et ses subordonnés, tant fantassins qu cavaliers, se placent devant lui...

Enfin, O. Dapper, nous livre encore son appréciation des habitudes vestimentaires de certaines populations africaines de l’époque pré-coloniale (cf. idem) :

"Lorsqu’ils (les navigateurs européens) arrivèrent dans la baie de Guinée et abordèrent à Vaïda, les capitaines furent fort étonnés de trouver des rues bien aménagées bordées sur une longueur de plusieurs lieues par deux rangées d’arbres : ils traversèrent pendant de longs jours une campagne couverte de champs magnifiques, habités par des hommes vêtus de costumes éclatants dont ils avaient tissé l’étoffe eux-mêmes  ! Plus au sud, dans le Royaume du Congo, une foule grouillante habillée de soie et de velours, de grands Etats bien ordonnés et cela dans les moindres détails, des souverains puissants, des industries opulentes. Civilisés jusqu’à la moelle des os ! Et toute semblable était la condition des pays à la côte orientale, la Mozambique, par exemple".

 


Conclusion :

La plupart des explorateurs cités sont des témoins oculaires. A ce titre, leurs descriptions sont importantes et doivent être portées à la connaissance de la jeunesse tant africaine qu'occidentale

On constate donc que notre intuition était bien exact. L’Afrique a été habitée par des populations qui vivaient à des degrés variés de civilisation. Mais cette situation n’est pas exclusivement africaine puisque qu’à la même époque en Europe, il existait des peuples qui vivaient encore à l’état semi-primitif D’ailleurs, à toutes les époques historiques, ce fut le cas. Par exemple, les Gaulois n’ont jamais atteint le niveau de développement des Romains.

Reste que les documentaires coloniaux portent à merveille leur nom de coloniaux. Car ils ne témoignent pas de la réalité historique avec objectivité. Ce sont des documents à caractère raciste destinés à maintenir l’idéologie de la hiérarchisation des races humaines et à justifier l’inégale répartition des richesses terrestres.


21:55 Écrit par Max Lefou | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

felicitations felicitations pour la qualité du site ,la pertinance de l'arumentation. je suis en train d'ecrire un livre sur l'histoire du costume africain depuis l'egypte antique a nos jours. comment faire pour avoir le texte de L’ethnologue allemand Léo Frobénius (1873-1938), en français et d'autres auteurs qui parlent du vetement africain avant la colonisation.
certains images qui illustrent article "civilisé ou sauvage " ne s'affichent pas d'avance merci pour votre collaboration
j'ecris du cameroun

Écrit par : tayou | 14/01/2008

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